Publié le 21 mars 2017 · Catégorie(s) News

Pour l’intégrale de la série Harbinger, à paraître ce jeudi, nous avons demandé à Joshua Dysart, auteur de la série, s’il souhaitait rédiger une préface pour cet ouvrage. Très gentiment, il a accepté. Ce à quoi nous ne nous attendions pas, c’est de recevoir un texte aussi long (plus de dix mille caractères !), riche en informations et surtout racontant d’un point de vue aussi personnel l’impact que la série a eu sur lui. Ce texte, nous le trouvons si intéressant, si éclairant sur le processus créatif de l’auteur, ses doutes et son implication que nous avons décidé de le publier ici dans son intégralité. Bonne lecture ! 

Si j’avais pu, j’aurais refusé ce boulot.

Warren Simons, éditeur de l’univers Valiant ressuscité, m’a appelé sans prévenir à l’automne 2011 pour savoir si je souhaitais travailler avec lui. Il semblerait qu’il se soit intéressé à moi grâce à la convergence de deux événements. Le grand Christos Gage, un ami cher, a eu la gentillesse de me recommander, et au même moment Warren venait de terminer le premier tome du Soldat Inconnu.

Mon travail chez Vertigo sur le Soldat Inconnu de DC Comics était terminé depuis plus d’un an. C’est une série profondément liée à la politique de l’Afrique de l’Est, à d’obscurs conflits locaux et au monde terrifiant des enfants soldats. Le livre a suscité suffisamment d’engouement critique pour justifier deux ans de publication, mais a été complètement boudé par le marché dès le départ. Après son annulation, je me suis senti un peu perdu professionnellement. J’ai proposé beaucoup de scénarios, de tous les genres, mais très peu étaient remarqués. C’était une mauvaise période. Je devais emprunter de l’argent pour payer mon loyer. C’est comme si « Le Soldat Inconnu », une série nommée deux fois aux Eisner awards, trois fois récompensée aux Glyph awards et couverte par BBC News et le New York Times, avait fait son possible pour abréger ma carrière.

Dessins de Khari Evans

Et puis, Warren m’a appelé. Il voulait que j’écrive un comics de super-héros… marrant, dynamique, explosif. Tout en étant reconnaissant, je me suis demandé quel genre de mec lit le Soldat Inconnu et pense que je suis la bonne personne pour aider à construire (encore un autre) univers super-héroïque.

D’autres raisons m’empêchaient d’être très enthousiaste. Je ne savais pas si le monde avait besoin que l’univers Valiant revienne d’entre les morts. Je n’étais pas leur plus grand fan dans les années 90. Seul « Archer & Armstrong » de Barry Windsor Smith m’avait plu à l’époque. Pour moi, toute cette affaire ressemblait fort à une manœuvre commerciale pour jeter une nouvelle « propriété intellectuelle » dans un marché déjà saturé de remix-rebirth-relaunch-reboot-rejenesaisquoi. Bien sûr, tout ça, c’était avant que je connaisse Dinesh Shamdasani, un des fondateurs et le P.-D.G. du nouveau Valiant Entertainment. Il était, sans exagérer, le plus grand fan au monde du Valiant original et il se battait depuis des années pour faire renaître cet univers d’une manière qui ferait honneur aux histoires pour lesquelles il est tombé amoureux à l’époque. Mais le fait est que, lorsque Warren m’a appelé, si je n’avais pas été aussi désespéré de trouver du boulot, j’aurais probablement refusé catégoriquement sa proposition.

Je n’ai aucune idée d’où je serais aujourd’hui si j’avais dit non à Warren. Vous, lecteurs, n’auriez bien sûr aucun problème. Vous liriez un comic book Harbinger écrit par quelqu’un d’autre, peut-être quelqu’un qui en aurait fait quelque chose de plus excitant, ou ayant plus de sens, ou simplement ayant un plus grand succès commercial, ou non. Mais moi… ma vie serait bien différente. Et c’est pourquoi les protagonistes de Harbinger comptent tellement pour moi. Mais je m’égare…

J’ai donc dit oui, et Warren m’a envoyé la série originale de Shooter et Lapham pour que je la lise. Jim Shooter est, bien sûr, une légende, et je suis fan de David Lapham depuis les débuts de « Stray Bullets », mais en ouvrant le colis j’ai été frappé par ces excès typiques des années 90. Et puis, j’ai commencé ma lecture, et quelque chose est devenu clair rapidement. Il y avait du bon là-dedans. Sous tous les artifices, il y avait de nombreux tropes, des idées qui, sans être originales, ont en tout cas résisté à l’épreuve du temps. Mais c’était plus que ça. Sous les tropes, il y avait une réelle authenticité, dans les thèmes, les personnages et le ton.

Je me suis dit que si je restais fidèle aux aspects les plus authentiques de la série, alors je pourrais les utiliser pour explorer de nombreux thèmes complexes du monde moderne. Comment la culture d’entreprise exploite les mouvements de la jeunesse, l’aliénation et l’assujettissement générationnel, l’addiction systémique, la masculinité toxique, la libération sexuelle, l’imagerie du corps, les concepts modernes de la famille, etc. Tout était pré-construit dans la série originale, les jouets et l’intention étaient là, je n’avais qu’à polir et remixer tout cela. Il est vrai également qu’elle s’inspirait sans vergogne des X-Men, mais ce n’était pas grave. Pourquoi ne pas l’assumer complètement ? Assumer qu’il s’agit là d’un X-Men complètement décalé ? Un X-Men qui fait ce que Marvel ne peut pas ? Le potentiel semblait grand, et je comprenais qu’au lieu de me compromettre pour coller au livre, j’avais en fait beaucoup de place pour y être moi-même.

Dessins de Khari Evans

Comme nous tous qui créons chez Valiant, ma série, cette série, est devenue rapidement extrêmement personnelle. Je ne sais pas si cela témoigne de la qualité des éditeurs Valiant, de la qualité des créateurs qu’ils choisissent, ou du potentiel du matériel original, mais les personnages, pour je ne sais quelle raison, sont toujours de véritables voix dans ma tête aujourd’hui. Les auteurs parlent souvent du moment où leurs personnages de fiction commencent à manifester du libre-arbitre. Faisant des choix indépendamment de l’histoire, parfois au point de saboter l’intention originale de l’auteur. Cela m’est arrivé plus souvent sur « Harbinger » que jamais. Encore aujourd’hui, je sais qui sont Peter, Kris, Torque, Faith et Charlene et ce qu’ils diraient dans une situation donnée. Ils ont vu mon bureau. Ils se sont assis sur mon canapé. Ils me parlaient tout le temps. Ils le font encore parfois aujourd’hui, mais de moins en moins, car je fais de la place dans ma tête pour d’autres personnages.

Vous remarquerez, pendant votre lecture, combien les cinq et quelques premiers numéros de Harbinger sont sombres. Vous remarquerez également qu’une fois que Faith arrive, tout change. Au début de la série, j’étais à mon bureau à réfléchir à sa caractérisation. L’obscurité y régnait. Faith était sur le point d’avoir sa première véritable histoire sur un numéro entier. J’avais déjà écrit auparavant quelques scènes avec elle, mais elle ne m’avait pas encore parlé comme une personne. Je me sentais perdu. Qui était-elle, vraiment ? Je savais qu’elle ne pouvait pas être qu’un amalgame de stéréotypes de fan-girl et de références pop-culture, ce n’était pas assez bien pour elle. Qui était Faith, l’individu ? Et puis, après avoir regardé dans le vide assez longtemps, et plongé suffisamment profondément dans le puits de mon esprit, Faith est entrée dans la pièce, légère comme une plume. Elle a tiré les rideaux et ouvert les fenêtres. Le soleil est entré. Et puis, elle s’est retournée vers moi, toujours souriante, et a dit : « Comment peux-tu raconter une histoire dans le noir ? ». Le livre a changé après ce moment. La lumière s’y est propagée.

Dessins de Pere Pérez

Peut-être que cela sonne gnangnan ou exagéré, mais c’est ce que je ressens. Je ne sais pas si les Renégats, tels qu’ils sont, ont toujours été en moi et que je n’avais jamais eu l’opportunité de les laisser sortir. Ou bien, étaient-ils un genre de force mystique, spirituelle, qui existe en dehors de mon propre esprit, venue m’aider à écrire de meilleurs comics. Ou bien, un simple cadeau que m’ont fait Shooter et Lapham, animé par de multiples imaginations au cours des années. La réponse standard, j’imagine, tient un peu des trois. Mais quels qu’ils soient, ils n’ont pas seulement changé le livre. Ils ont changé l’un l’autre et m’ont changé également. Après avoir passé du temps avec Faith, Charlene, Kris, Torque et Peter, j’ai découvert que je pouvais aimer plus facilement, juger moins durement et ressentir des choses plus ouvertement. Je pleure également un peu plus souvent. En fait, je pleure beaucoup plus, mais ce n’est pas grave, ça fait du bien de pleurer. Vous pourriez me dire que tout cela ne tient qu’au fait que j’atteins la quarantaine, mais je crois que tout cela se mélange. Ce que nous créons, quand nous le créons, nourrit ce que nous sommes. Mes années passées à écrire Harbinger furent pour moi l’occasion de grandir et de m’accomplir personnellement.

Bien sûr, maintenant, ils me manquent. Peter, Charlene, Faith, Kris et Torque. Ce sont des gens bien. Ils sont jeunes, un peu bêtes, et parfois, ils se font du mal les uns les autres. En particulier au début de l’histoire, dans le premier numéro, lorsque Peter commet une terrible, terrible erreur… De celles que j’ai, en tant qu’auteur, bien peur d’avoir permis, ou pire, d’avoir inventé. Mais à l’époque il semblait que c’était quelque chose que Peter ferait, lorsqu’il était le plus désespéré, brisé et dans le besoin. C’est un débat que le lecteur devra trancher : qu’est-ce que la fiction, qu’est-ce qui la rend éthique ou non. Je dirai seulement que des gens bien font de mauvaises choses, que des gens mauvais font de bonnes choses, et qu’il y a beaucoup de tout cela dans les histoires que vous vous apprêtez à lire.

Dessins de Clayton Henry

Je ne remercierai jamais assez Dinesh, Warren et Valiant pour m’avoir donné l’opportunité de raconter une telle histoire sur le long terme. Il ne reste plus beaucoup de place dans l’industrie des comics pour ce type de narration au long court, romanesque. Je suis tellement, tellement heureux de ne pas avoir refusé l’occasion d’être l’un des architectes fondateurs de cette nouvelle incarnation de Valiant, et je suis chanceux qu’ils m’aient tout bonnement appelé.

Et nous en arrivons à la présente édition… Le côté pile de la pièce « Harbinger » (le côté face étant « Imperium », l’histoire consacrée au méchant. Je suis en train d’en écrire le tout dernier chapitre). Jamais auparavant n’ont été rassemblés dans un seul tome, exclusif au marché français, l’ensemble de la série Harbinger, la plupart des numéros zéros ainsi que l’histoire qui fait le pont entre « Harbinger » et « Imperium » : « Omégas ». Je remercie Bliss Comics, qui apprécie suffisamment cette œuvre pour lui donner un tel écrin. Et enfin, merci à vous de la lire. Ces personnages ne deviennent réalité que lorsque vous tournez votre regard vers eux. Merci de les rendre réels.

Joshua Dysart
Venice Beach, Californie
Janvier 2017.

Joshua Dysart est un scénariste américain de comics. Il débute sa carrière avec la série Violent Messiahs en 1997. Après deux ans à écrire Swamp Thing chez Vertigo, il réalise entre 2008 et 2011 avec Alberto Ponticelli la série Unknown Soldier (Soldat Inconnu), qui lui apporte une reconnaissance mondiale. En 2012, il lance chez Valiant l’une des cinq séries qui forment le renouveau de l’éditeur : Harbinger. Auteur engagé, il participe à plusieurs missions humanitaires en Afrique et au Moyen-Orient. En 2016, il retrouve Alberto Ponticelli pour Living Level 3 : Iraq. Réalisé en partenariat avec le Programme Alimentaire Mondial de l’O.N.U, ce comics, disponible gratuitement en ligne, témoigne de l’action humanitaire dans les territoires irakiens envahis par l’État Islamique en 2014. Twitter / Instagram

Découvrez dès le jeudi 23 mars en librairie l’intégrale de la série Harbinger : 928 pages, 49 euros, reliure cartonnée.